Elections tunisiennes (1)

              La Tunisie est devant un choix qui           déterminera son histoire

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Publication au: Temps d’Algérie. 

23/11/2014

Chérif Amir, chercheur égyptien, docteur en géopolitique du Moyen-Orient à l’université Paris VIII,

Le Temps d’Algérie : La Tunisie s’apprête à choisir son président de la République. Croyez-vous qu’il y aura un deuxième tour ?

Chérif Amir : La réponse à cette question tire ses sources de la réalité des résultats des élections législatives qui ont eu lieu le 29 octobre dernier à l’issue desquelles le parti de M. Essebsi, Neda’ Tounis (L’appel de la Tunisie), a récolté 40% des sièges au Parlement. Ce gain politique à mon avis est une arme à double tranchant entre les mains de M. Essebsi. Du côté politique, les Frères musulmans du parti Ennahda, qui ont décidé de ne pas prendre part explicitement à ces élections, ont voulu jouer le jeu psychologique qui se déroule maintenant, c’està- dire menacer l’électorat tunisien d’un danger d’absolutisme en cas de victoire d’Essebsi, car son parti sera détenteur du poste de Premier ministre et de président de la République, ce qui rappelle les années Ben Ali. Cette réalité pousse à croire à un deuxième tour entre Marzouki et Essebsi. Du côté populaire, les résultats parlementaires reflètent la volonté du peuple, et il ne faut pas oublier qu’une importante partie de la base électorale d’Essebsi n’est pas très intéressée par ces tactiques politiques et trouve en son candidat le meilleur choix pour sauver la Tunisie. Donc, un deuxième tour est une forte probabilité, vu la participation des électeurs islamistes et des électeurs qui ne sont pas nécessairement islamistes mais hostiles à Essebsi.

La bataille semble tourner particulièrement entre le candidat Marzouki et Essebsi. Comment en voyez-vous l’issue ?

Marzouki a eu sa chance historique de gouverner la Tunisie après la chute de Ben Ali, et je crois que vous pouvez arriver aux mêmes constatations que les miennes : la Tunisie va-t-elle mieux sur les plans politique, économique et surtout sécuritaire ? La réponse est malheureusement négative. Nous savons tous qui contrôle en coulisse. Le manque de charisme de Marzouki, qui n’a pas laissé de traces sur la vie politique de son pays, le défavorise de plus en plus face au charisme d’Essebsi, qui au contraire suit une ligne politique claire, charismatique, et qui a osé dénoncer la situation tunisienne et attirer les électeurs. Je vous démontre la différence entre les deux candidats tout simplement sur le plan personnel. Par contre, la situation n’est pas si simple quant au plan politique général, car il est important de signaler que les candidats qui ont quitté la course aux présidentielles ont aussi des électeurs et des orientations politiques qui ne sont pas nécessairement pro-Marzouki, mais qui ne sont en aucun cas pro-Essebsi. De même, l’électorat islamiste, lui, est forcément décidé !

Le parti dit islamiste Ennahda a exprimé sa neutralité entre les candidats. Croyezvous qu’il choisira finalement un des candidats en lice ? Lequel ?

Comme d’habitude, vous visez des questions pertinentes, alors j’illustre mes propos précités : il y a ceux qui contrôlaient la politique tunisienne en coulisse ces dernières années, et je veux dire par là, explicitement, le parti islamiste des Frères musulmans appelé Ennahda. En tant que spécialiste de la question, je vous le dis haut et fort :jamais le courant islamiste n’a connu dans son histoire le terme «neutralité» ! Il reconnaît par contre le terme «intérêt», et bien évidemment, l’intérêt guide les intéressés à faire des choix, à manoeuvrer, voire à décevoir. Je suis convaincu que d’une part, les islamistes participeront aux votes, et d’autre part, ils seront tous favorables sans hésitation au candidat Marzouki. La faible performance des Frères musulmans – ou si vous voulez Ennahda – lors des élections parlementaires était comme je l’avais signalé une sorte de manoeuvre politique visant à éviter les erreurs commises par leurs pairs en Egypte, c’est-à-dire ne pas exercer explicitement un pouvoir arbitraire ; ils croyaient brûler les cartes d’Essebsi qui, lui, serait accusé d’absolutisme par le courant islamiste en cas de réalisation de son deuxième gain politique majeur, la présidentielle. De plus, Ennahda sait que la rue tunisienne n’est pas totalement en sa faveur.

Qu’attendent, selon vous, les Tunisiens de cette élection ?

Comme tous les peuples du monde arabe aujourd’hui, ils attendent la sécurité d’abord. La Tunisie a vécu le terrorisme qui s’est incarné dans les assassinats d’opposants anti-islamistes de gauche, comme Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, assassinés en plein jour, message destiné à tous les adversaires des Frères musulmans dans le pays. Cette terreur des civils est étendue aux militaires tunisiens qui ont subi plusieurs pertes sur les frontières lors des combats avec des militants islamistes. Les Tunisiens voient que l’Egypte a pu se sortir du piège nommé «printemps arabe» et souhaitent trouver un leader comme Al-Sissi dont le nom – ironiquement- ressemble à Essebsi ! De même, l’économie tunisienne qui dépend généralement du tourisme a été gravement touchée ces dernières années.

Quel sera l’impact de cette élection sur les situations économique, sécuritaire et politique en Tunisie?

La Tunisie est devant un choix qui déterminera son histoire pour une décennie, car le peuple tunisien, par son choix, déterminera si les situations économique, sécuritaire, politique tunisiennes resteront les mêmes dans un monde arabe qui change non seulement rapidement mais aussi violemment, ou choisir le changement radical. Ce dernier choix – et je veux dire par cela Essebsi – donnerait à la Tunisie un nouveau souffle qui la rendrait plus prospère sur le niveau économique et surtout plus libérale et plus démocratique sur le niveau politique. Au niveau sécuritaire, bien évidemment, certains groupes armés islamistes essaieront de déstabiliser le pouvoir pour sanctionner les Tunisiens pour leur choix, mais je crois que l’institution militaire tunisienne ainsi que les responsables de la sécurité interne auront plus de marge de liberté pour déjouer tous les attentats visant la sécurité de la Tunisie et de son peuple.

Quels seront les défis auxquels le prochain président tunisien devra faire face ?

Si le pouvoir restait aux mains de Marzouki, je ne crois pas qu’il serait capable de gérer la situation politique avec un Parlement et un gouvernement qui divergent avec sa ligne politique. Il ne serait pas en accord total avec les dirigeants algériens et égyptiens qui mènent un combat acharné pour protéger la souveraineté et la sécurité de leurs pays respectifs. Economiquement, le taux d’investissement en Tunisie qui est en déclin de 12,5% pour les dix mois de 2014 continuera son déclin. Par contre, les défis d’Essebsi seraient difficiles et graves, voire cruciaux, mais je crois qu’il serait au moins soutenu par ses frères en Algérie et au Caire, et les investissements étrangers augmenteront, ce qui consolidera le nouveau président face à ces défis.

Entretien réalisé par Mounir Abi

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