Les groupes terroristes et l’ingérence étrangère menacent l’Algérie et l’Egypte

Les groupes terroristes et l’ingérence étrangère menacent l’Algérie et l’Egypte

Publication au: Le Temps d’Algérie.
18/11/2014

Entretien avec Chérif AMIR


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Les consultations entre El-Sisi et Boutaflika sont continues

Le Temps d’Algérie: Un rapprochement est enregistré entre l’Algérie et l’Egypte au moment où des pays incitent au boycott de l’Egypte. Quelle lecture faites-vous de cette proximité ?

Cherif Amir :D’une part, ce rapprochement s’explique par la volonté de la «nouvelle Egypte» (et je veux dire par ça : peuple et gouvernement) de consolider les liens entre les pays dont la souveraineté et la sécurité nationale ont été gravement touchées par les actions des groupes terroristes et l’ingérence d’autres pays qui visaient à imposer une situation chaotique et une rivalité interne menant à la guerre civile au sein des Etats comme l’Egypte et l’Algérie. Il existe un projet qui vise explicitement à fragmenter ces deux grands pays et déstabiliser leurs institutions étatiques respectives, et il est évident qu’un pays comme le Qatar joue un rôle fondamental dans la mise en œuvre d’un tel projet. D’autre part, j’ai parlé de la volonté de l’Egypte car malheureusement à l’époque de l’ancien président Hosni Moubarak, le régime avait négligé les dimensions des relations stratégiques avec de nombreux pays et surtout avec l’Algérie. Les relations se sont détériorées à un point de non-retour entre Le Caire et Alger entre 2009 et 2011 pour des différends personnels entre dirigeants. Maintenant le président Abdel Fattah Al-Sissi, qui est un homme patriote qui cherche le bien de son pays, a tout de suite voulu réparer ce schisme qui n’était pas dans l’intérêt ni de l’Egypte ni de l’Algérie, raison pour laquelle la première visite officielle effectuée par le nouveau président égyptien à l’étranger était en Algérie et cela a une importante signification. Ce mois-ci par exemple, en date du 15 novembre, le Premier ministre algérien vient de terminer une visite au Caire où il a rencontré le président Al-Sissi et a signé plusieurs protocoles de coopération avec son homologue égyptien. L’entente entre les deux pays s’est affichée clairement durant la conférence de presse des deux chefs de gouvernement. Je peux vous dire que les défis, les ennemis et les intérêts sont communs.

L’Egypte fait face au terrorisme. L’Algérie a également fait face au terrorisme. Les deux pays ont-ils renforcé leur coopération dans ce domaine ?

Il est important de préciser que les menaces auxquelles les deux pays font face maintenant sont quasiment existentielles ! C’est-à-dire que la coopération non seulement est nécessaire et inévitable, mais aussi cruciale. Actuellement, l’arme de l’information est décisive pour déjouer les tentatives des groupes terroristes qui se sont déjà emparés d’un immense pays de l’Afrique du Nord, la Libye. Dans ce contexte, les informations s’échangent entre les services de sécurité des deux pays pour déjouer les tentatives d’infiltration à travers les frontières avec la Libye où plusieurs milices terroristes lourdement armées cherchent à lancer des attaques dans les territoires algérien et égyptien. L’Algérie combat aussi la menace à ses frontières avec la Tunisie encore sous contrôle du mouvement des Frères musulmans. Tout cela confirme cette coopération connue mais peu invoquée ou plutôt entourée par un important degré de discrétion et de précaution pour des raisons de sécurité nationale pour Le Caire et Alger.

L’Algérie a été victime d’un embargo dans les années 1990 au moment où elle faisait face au terrorisme. Aujourd’hui, l’Egypte et la Syrie, qui font face au terrorisme, sont victimes de tentatives de mise sous embargo. Comment expliquez-vous ces similitudes ?

Tout d’abord, un embargo est une arme matérielle et surtout psychologique ; le but est de faire payer cher le pays visé pour ses positions et le but caché est de faire sentir aux citoyens que leur pays est isolé, qu’ils ne sont pas sur la bonne voie, que leur niveau de vie est en déclin et qu’ils n’ont plus la facilité de voyager et personne ne viendra chez eux. Tout  ce que j’ai précité a visé l’Algérie, l’Egypte et la Syrie comme cela a été le cas avec l’Irak auparavant. Malgré cela, l’Algérie a courageusement fait face à une menace terroriste effrayante durant les années 1990 et a défendu son indépendance et son identité contre le scénario d’une dictature théocratique qui aurait mené le pays à un carnage pire que celui subi durant la guerre contre les groupes islamistes. D’ailleurs, je salue la ténacité du peuple algérien pour défendre son intégrité quel qu’en soit le prix. L’embargo est apparu ainsi comme une arme pour casser la volonté des Algériens et affaiblir l’Etat dans son combat. Le but était clair : que l’Algérie s’incline à ce projet d’islamisation fanati- que et en subit les conséquences. L’Egypte elle aussi a été visée par le même scénario, il s’agissait d’imposer aux Egyptiens une dictature religieuse sous le mouvement des Frères musulmans à travers des élections marquées par de nombreuses irrégularités, des menaces terroristes et d’ingérence américaine en juin 2012. A cette occasion, je souligne que la révolte du peuple égyptien le 30 juin 2013 contre cette dictature ainsi que le soutien de l’armée égyptienne à cette révolution populaire a sauvé l’Egypte d’une guerre civile qui aurait provoqué l’écroulement de l’Etat égyptien en entier. D’ici, le président Al-Sissi a mérité l’admiration historique par son peuple pour sa position héroïque en défiant l’administration américaine, les menaces des sanctions européennes et l’argent du Qatar. Il aurait pu s’incliner et trahir son peuple, mais c’est un homme intègre. Encore une fois, l’embargo est apparu comme une arme pour sanctionner la décision définitive de tout un peuple mais heureusement l’unité nationale des Egyptiens  (musulmans et coptes) ainsi que la position prise par les pays du Golfe (à l’exception du Qatar) à soutenir l’Egypte financièrement et politiquement, a déjoué ce projet d’embargo. Par contre, l’Union africaine a gelé le siège de l’Egypte dans l’organisation, et là l’Algérie est héroïquement intervenue auprès des nations africaines pour défendre la position égyptienne jusqu’à ce que Le Caire soit redevenu membre actif de l’Union africaine. Tout cela s’inscrit dans le projet du nouveau Moyen-Orient qui est basé sur la fragmentation des pays de la région et la réduction à néant de ses institutions militaires, comme cela est passé avec l’armée irakienne, libyenne, yéménite et actuellement l’épuisement et l’usure de l’armée syrienne. La Syrie est le pays le plus touché maintenant par ce projet.

Quelles sont les parties qui s’acharnent à mettre ces pays sous embargo ?

Une autre similitude, c’est que l’actuelle administration américaine prône cet embargo sous le même pré-texte de «l’unanimité de la communauté internationale». De même, le dictateur turc Erdogan souhaite voir les sanctions et l’embargo imposées à l’Egypte en vue de la réduire en ruine. La nouveauté maintenant, c’est le rôle du Qatar qui, à travers sa machine de propagande erronée Al Jazeera et ses caisses, est devenu un serviteur docile à ces puissances. Quant à l’Union européenne, elle stagne et n’est qu’un écho des cris de menaces transatlantiques visant les pays du Moyen-Orient, du bassin méditerranéen et la Russie. Cette politique n’a jamais abouti à des solutions et de même l’Europe récoltera des pertes économiques et stratégiques sur le long terme, vis-à-vis de la Russie et des pays du Moyen-Orient visés par ces embargos, car la puissance américaine est beaucoup plus solide que celle européenne et ses intérêts sont différents de ceux du vieux continent qui est en détresse économique et faiblesse militaire.

Les présidents algérien et égyptien coopèrent-ils pour aider la Syrie à sortir de l’embargo qui lui est imposé ?

Justement, les deux présidents sont extrêmement préoccupés par la situation syrienne et la souffrance du peuple syrien pris entre les mains des combattants terroristes étrangers et locaux. La formation d’un bloc solide pour défendre la souveraineté de l’Etat syrien est en cours et aboutira bientôt à des résultats qui casseront le bloc formé par la Turquie et le Qatar contre l’intégrité et la sécurité de Damas et de son armée.

Cette coopération a-t-elle été discutée entre les deux présidents ?

Je le confirme, non seulement l’Egypte et l’Algérie ont discuté des questions de la Libye et du terrorisme, mais aussi la question syrienne qui a pris une place importante dans leurs discussions bilatérales. Diplomatiquement, les deux pays forment déjà un front solide sur initiative égyptienne proposée par le président Al-Sissi

Peut-on connaître les détails de cet accord ?

Avant de détailler les points principaux de cet accord de principe, il faut souligner que le président russe Vladimir Poutine est déjà d’accord avec certains principes de l’initiative d’Al-Sissi qui n’est pas encore rédigée, mais proposée aux alliés de l’Egypte dans les coulisses de la diplomatie. En effet, l’initiative égyptienne a été communiquée à l’Algérie. Par ailleurs, le président égyptien préfère la discrétion actuellement pour arriver si possible à des résultats, mais les grandes lignes consistent à préciser qu’il n’existe que la voie diplomatique pour résoudre le conflit syrien. La solution n’est pas d’armer des opposants et de faire couler plus de sang, mais uniquement à travers un cessez-le-feu immédiat suivi par des négociations et un accord entre le régime syrien et les représentants de l’opposition uniquement modérée, qui est contre l’action armée et non pas ceux des Frères musulmans et ses affiliés de Jabhat Al-Nosra, Daech (l’Etat islamique) et l’armée syrienne libre (infiltrée par les Frères musulmans). Le but essentiel affiché par l’initiative est la sauvegarde de l’unité de l’Etat syrien. Aucun accord ne peut déboucher à la fragmentation du territoire syrien, ni même la création d’enclaves pour les groupes des insurgés armés. Damas devra regagner sa souveraineté sur tout le territoire de la Syrie. Quant à la question de la continuité du président syrien Bachar Al-Assad, cette question est encore épineuse car il faudra trouver un accord avec le dirigeant syrien lui-même et le convaincre qu’à un certain moment le pouvoir devrait subir des changements fondamentaux pour ramener le calme et préserver l’unité territoriale de la Syrie à l’avenir, surtout que des pays comme la Turquie d’Erdogan et le Qatar enfoncent leurs griffes dans le corps de la Syrie pour fragmenter le pays. Je crois qu’à

ce niveau, le président Poutine aura un rôle important à l’égard de son homologue syrien surtout que les intérêts de l’homme fort de Moscou sont aussi différents des autres parties et favori- sent actuellement le président Al-Assad. Le président algérien Abdelaziz Bouteflika soutient ces points qui préservent la vie des Syriens et l’unité de leur pays.

A quelles instances cet accord sera-t-il présenté ?

Effectivement, c’est une très bonne question. Pour vous dire la vérité en tant que spécialiste de la région, plus le temps passe, plus les chances d’arriver à une solution qui préserve l’Etat syrien et son unité s’amenuisent.  La solution militaire s’impose alors fortement sur le terrain tant que des régions entières sont soumises à l’autorité des groupes armés. De même, l’armée syrienne épuisée et usurpée nécessitera sa réhabilitation et sa formation logistique pour imposer son contrôle, ce qui est une question très difficile à concevoir. Les indices sur le terrain soutiennent ce que je viens d’avancer. D’une part, la réponse –tacite et anticipée– à cette initiative qui n’est pas encore divulguée a été donnée par le président américain Barack Obama qui a déclaré haut et fort, il y a quelques jours, que le combat contre Daech ne peut réussir qu’après le départ du président syrien. Une telle condition stagne bien évidemment la situation et paralyse les marges de manœuvres dans l’initiative et favorise les ambitions turques dans la région qui se réalisent par le biais de ce soutien de Daech. Encore une fois, l’Union européenne et la France (l’ancienne force coloniale au Levant) sont impuissantes et n’ont aucun rôle significatif sur le plan international.  Donc, les instances internationales –plutôt occidentales– montrent déjà leur réticence à l’apaisement du conflit et leur partialité car il y a une guerre proxy contre la Russie et l’Iran chiite. D’autre part, qui dit Iran chiite dit Arabie saoudite sunnite wahhabite alliée majeure du Caire qui n’a pas de relations diplomatiques avec Téhéran.  A cet égard, il ne faut pas négliger la position de l’Arabie saoudite –qui est actuellement fortement déstabilisée intérieurement– et qui commence à montrer son mécontentement des actions des groupes islamistes sunnites agissant sur le territoire syrien et financés auparavant par le royaume pétrolier. Mais au même moment, les Saoudiens refusent d’accepter la continuité du président syrien, exigent son départ immédiat et l’accusent de génocide. Cela découle aussi des rivalités personnelles entre le roi Abdallah et Bachar Al-Assad. S’ajoute à cela le rôle du Hezbollah chiite soutenant Al-Assad alaouite chiite dans ce conflit, et qui enflamme là aussi une guerre proxy entre les ayatollahs et Al- Saoud sur la terre syrienne. Finalement, je crois que l’expansion de l’Etat islamique (Daech) –fortement soutenu par la Turquie– et son contrôle des zones de ressources pétrolières syriennes ainsi que l’armement de la population kurde syrienne, rende la solution du conflit syrien par la voie diplomatique de plus en plus difficile et complexe.

Propos receuillis par Mounir Abi.

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